On
The Road

Sans bourse délier, je quittai Los Angeles sur le coup de midi, caché dans un train de marchandise, par une belle journée de la fin septembre 1955. Étendu sur une plate-forme roulante, mon sac sous la nuque, les genoux croisés hauts, je me laissai absorber par la contemplation des nuages tandis que le convoi roulait vers le nord. L’omnibus qui m’emportait me permettrait d’arriver avant la nuit à Santa Barbara où je me proposais de dormir sur la plage. Le lendemain matin, un autre omnibus m’emmènerait jusqu’à San Francisco à sept heures du soir.
Jack Kerouac ( Les Clochards Célestes )

De là, nous allâmes au café où nous nous rendions toujours en fin d’après-midi, et où nous retrouvions tous les aristocrates décadents d’Amérique et d’Europe et quelques Arabes éclairés et ardents, des simili-Arabes ou des diplomates, ou autres. – Je dis à Bill : « Où trouve-t-on des femmes dans cette ville ? » Il dit : « Il y a quelques prostituées par-ci par-là, mais il faut connaître un chauffeur de taxi, par exemple. Mieux, il y a ici en ville un type de Frisco, Jim, il va vous montrer où aller et ce qu’il faut faire » ; et c’est ainsi que cette nuit-là, moi et Jim le peintre, nous sortons et attendons au coin d’une rue, et bientôt, en effet, deux femmes voilées arrivent, avec un voile délicat en coton sur la bouche, jusqu’au milieu du nez ; on ne voit que leurs yeux noirs ; elles ont de longues robes flottantes et vous apercevez le bout de leurs chaussures qui pointe ; Jim héla un taxi qui attendait là et nous partîmes vers les chambres qui s’ouvraient sur un patio (la mienne tout du moins) ; le patio carrelé donnait sur la mer et un phare chérifien tournait sans cesse, projetant à tout moment son faisceau lumineux sur ma fenêtre ; et moi, seul avec l’une de ces mystérieuses apparitions, je la regardai se dépouiller de son linceul et de son voile et vis, debout devant moi, une petite Mexicaine (c’est à dire une Arabe) d’une beauté parfaite, aussi brune que les raisins d’octobre et peut-être même que le bois d’ébène ; elle se tourna vers moi, les lèvres écartées, comme pour me dire : « Eh bien, qu’attends-tu ? » J’allumai donc une chandelle sur mon bureau. Quand elle repartit, elle descendit au rez-de-chaussée avec moi ; quelques amis venus d’Angleterre, du Maroc et des U.S.A. étaient là, fumant tous des pipes bourrées d’opium et il chantaient le vieux refrain de Cab Calloway : « Je vais fumer de la marijuana. » - Une fois dans la rue, elle fut très polie quand elle monta dans le taxi.
Pour écrire, pour dormir et pour penser, j’allais au drugstore local et j’achetais de la Sympatine pour m’exciter, du Diosan pour le rêve à la codèine et du Sonéryl pour dormir. – En outre, Burroughs et moi achetions également de l’opium à un gars coiffé d’un fès rouge dans le Zoco Chico, et nous préparions des pipes maison avec de vieux bidons à huile d’olive. Et nous fumions en chantant : Willie le Mendiant ; le lendemain, nous mélangions du haschisch et du kif avec du miel et des épices et nous faisions de gros gâteaux « Majoun » que nous mastiquions lentement, en buvant de thé brûlant ; et nous partions faire de longues promenades prophétiques vers les champs de petites fleurs blanches. – Un après-midi, gorgé de haschisch, je méditais sur mon toit, au soleil, et je me disais : « Toutes les choses qui se meuvent sont Dieu, et toutes les choses qui ne se meuvent pas sont Dieu » et, à cette nouvelle expression du secret ancien, tous les objets qui se trouvaient et faisaient du bruit dans l’après-midi de Tanger parurent se réjouir soudain, et tout ce qui demeuraient immobile sembla satisfait.
Séjour à Tanger avec William Burroughs - 1957 -