Carnet de Voyage
The Victorian London Clique of Erotomaniacs
« Une âme plus vaste que l’univers,
et qui traverse tel
un dieu le champ clos de la vie »,
disait de lui Swinburne.
Le public du temps retint surtout l’Aventurier, ses incroyables exploits, sa folle témérité, comment il pénétra seul, déguisé en Derviche, de la Mecque à
Médine, toutes deux interdites aux occidentaux, son équipée à Harar, sa quête des sources du Nil, et cette fureur en lui qui toujours le précipitait un peu plus loin, vers « l’inconnu
immense ». Personnage flamboyant, il mena une vie romanesque et voyagea inlassablement dans tous les continents. Sans conteste un linguiste génial qui parlait pas moins de quarante langues
ou dialectes. Sans oublier qu’il fut d’abord un savant d’une fabuleuse érudition dans les domaines qui furent les siens. Aucun homme de son temps n’accumulât un savoir comparable et fut le
grand pionnier de l’anthropologie culturelle. Un superbe écrivain, auteur de quarante-trois récits de voyage, sans parler de multiples grammaires et lexiques de dialectes indiens ou africains. Un
poète, dont la Kasidah a été par certains comparée aux Robâ’iyât d’Omar Khayyâm.
Les écrits de Burton
étalaient avec une franchise inhabituelle son intérêt pour le sexe et la sexualité humaine, il était fasciné par les pratiques et les perversions
sexuelles de toutes les époques et civilisations et accumula sur le sujet une immense bibliothèque. Ses récits de voyage abondent souvent en détails sur les pratiques sexuelles des habitants des
zones qu’il traversait. Sa curiosité le poussa par exemple à mesurer la longueur du pénis des hommes de diverses contrées, et à rapporter ces mesures dans ses livres de voyage. En outre, sa
manière de décrire les techniques sexuelles ayant cours dans les régions qu’il visitait, donne souvent à penser qu’il y participait activement brisant par là à la fois les tabous sexuels et
raciaux de son époque.
Il
fut soupçonné d’homosexualité durant la plus grande partie de sa vie. Ces allégations avaient commencé dans l’armée à l’occasion d’une enquête secrète commandée par un supérieur hiérarchique, sur
un bordel homosexuel de Karachi fréquenté par les soldats britanniques. Certains ont pu voir dans la précision des détails du rapport établi par Burton une indication qu’il fréquentait lui-même
l’établissement. Il y eut aussi ses écrits ultérieurs au sujet de la pédérastie qui alimentèrent encore les spéculations et plus particulièrement l’« Essai final ». Burton considérait
dans cet ouvrage, la pédérastie comme étant surtout répandu sous les latitudes méridionales, dans une aire géographique qu’il avait baptisée la « zone sotadique », en référence à
Sotadès (Σωτάδης), Poète Grec du IIIe siècle avant JC, célèbre pour ses poèmes satiriques obscènes, les Kinaïdoï et les
Palindromes.
En 1863, Burton est co-fondateur de l’Anthropological Society. Selon ses propres mots, le but principal de la Société (à travers la publication du périodique Anthropologia) était de « fournir aux Voyageurs un organe qui tirerait leurs observations d’obscurs manuscrits et imprimerait des curiosités ayant trait aux sociétés et à leur sexualité ». On y retrouve les amis de Burton, Campbell, Pikes, Sala, Arbuthnot, Swinburne et Richard Monkton Miles.
Mais d’autres associations, plus secrètes, les réunissaient. Comme cette « Victorian London Clique of Erotomaniacs », ou la « Kama Shastra Society » ou encore le « Cannibal Club », comparablent à une « franc-maçonnerie » libertine au sens plein du terme, dans laquelle ils donnaient libre cours à leurs penchants.
On leur doit en tous cas, et à Burton en particulier, les premières éditions
(très confidentielles) en langue anglaise du Kama Sutra, des Mille et Une Nuits, du Jardin Parfumé du Cheïk Nefzawi et autres manuels d’érotologie.
Et puis il y a l’Afrique, cette Afrique folle, cette Afrique des ténèbres, cette Afrique qu’il veut dire « avec sa terrible
franchise ». Burton sera le premier en son siècle à oser s’y plonger, à s’immerger en elle, à en apprendre les langues et les usages, à se laisser peu à peu envahir par elle, jusqu’à la
découvrir déjà là, en lui. Car sa conviction profonde était que rien de ce qui est inhumain n’est étranger à l’homme ; que cette Afrique là, au fond, ne nous était pas
étrangère.
L’Inde, la Perse, l’Egypte, l’Asie
Mineure, le Moyen Orient, l’Arabie, la côte de Malabar, l’Afrique de l’Est, de l’Ouest, Centrale, Zanzibar, le Brésil … En bravant des périls insensés, tout en trouvant le temps de rédiger un bon millier de pages par an. Rien, dirait-on, ne peut l’arrêter, ni les chaînes de montagne, ni les fleuves en furie, ni les peuplades sauvages, et
pas plus les fièvres ou les blessures : une galaxie en expansion illimitée, voilà Burton ! Comme si une force le traversait, parfois, qu’il ne comprenait pas, capable de soulever des
mondes, une force qui terrifiait également amis et ennemis – mais qu’elle l’abandonnât, et il n’était plus qu’un pantin, une enveloppe vide qui pour ne pas sombrer aux terribles dépressions qu’il
traversa en diverses périodes de sa vie, eut régulièrement recours à l'Alcool, au Haschisch, à l'Opium, comme médecines non-officielles. Cet immense Poète aux « semelles de vent »
se nourrissait également de feu, soyez-en certain.
Pour tenter d’illustrer, d’une approche détournée, certains « aspects »
de la mystique de Burton, nous avons jugé à propos d’inclure ci-dessous cet extrait de « Rencontres avec des hommes remarquables », film de Peter Brook d’après Gurdjieff.
« Fais comme ton humanité te l’ordonne,
n’attends d’applaudissements de personne excepté de toi-même. »
Sir Richard Francis Burton
(extrait d’un poème du Kasidah)