Carnet de Voyage
Poursuivons voulez-vous, la visite de notre Panthéon idéal,
en nous recueillant un moment devant l’Auteur des chansons de Bilitis,
d’Aphrodite et du roi Pausole.
Pierre Louÿs
Pierre Louÿs est né à Gand, en 1870. Il est mort dans son domicile parisien
en 1925, aveugle à demi, paralysé presque autant, atteint de maladie nerveuse, torturé par l’insomnie, usé spirituellement non moins que physiquement. A partir de sa trente-sixième année, il
avait cessé de publier, et il vivait comme cloîtré dans le cabinet de travail de son logis de la rue de Boulainvilliers, entre de hautes bibliothèques et de hauts et épais rideaux, toujours tirés
sur des fenêtres quasiment condamnées. L’on se plaît à imaginer le moment où cette sorte de caverne artificielle fut ouverte à la lumière du jour, après la mort du reclus volontaire, et tout ce
que les héritiers découvrirent parmi les résidus de l’existence d’un homme qui compte au nombre des glorieux érotomanes de la fin du dix-neuvième siècle et du début du vingtième. Il est notoire
que Pierre Louÿs, durant sa longue réclusion, avait jeté sur le papier, toujours à l’encre violette, les souvenirs de ses rêveries, de ses divagations érotiques. Ses héritiers détruisirent
pieusement, selon la coutume, beaucoup de ces feuillets « scandaleux ». Louÿs est donc, lui aussi, victime à sa mort, comme Burton 35 ans plus tôt pour « The Scented Garden »
et autres précieux travaux, de l’autodafé du Sabreur « bon pensant » ; toujours le même …
Nature morte attribuée à Pierre Louÿs - Pavots à Opium et Chanvre Indien
Nous avons, ci-après, choisis deux courts extraits de « Trois filles de
leur mère », cruelle plaisanterie de Louÿs à l’adresse de sa femme, de ses belles-sœurs et de sa belle-mère, Mme José-Maria de Hérédia. Les
petites Hérédia (comme on disait dans le milieu du symbolisme) et leur mère eurent quelque célébrité en effet, à l’époque. Toutefois, la plaisanterie est méchante.
Premier extrait
Toujours souple et agile, Teresa fit un saut d’écuyère pour tenir ses deux
promesses, tête-bêche sur mon corps étendu.
Ce qu’elle déploya sur mes yeux me parut extraordinaire. Toutes les parties en étaient anormales : un clitoris protubérant ; de vastes lèvres minces, délicates, noires et rouges comme des pétales d’orchidée ; une gorge vaginale redevenue étroite, qui donnait par contraste aux lèvres une proportion monstrueuse ; un étrange anus en cocarde, largement teinté de bistre sur un fond pourpre ; mais, autour de ces détails, les singularités les plus invraisemblables étaient celles des poils. Je crois que jamais une femme aussi velue de noir n’avait couché dans mon lit. Ses poils envahissaient tout : le ventre, les cuisses, les aines ; ils croissaient entre les fesses ; ils obscurcissaient la croupe ; ils montaient jusqu’à …
Tout à coup, je ne vis plus rien. La langue de Teresa m’avait touché la peau. Mes muscles piqués se crispèrent. La langue erra, tourna, passa par-dessous … Je frémissais. Cela ne dura qu’un instant d’angoisse. Teresa releva la tête et, sautant du lit :
« Assez pour ce soir ! dit-elle.
- Tu as juré de me rendre enragé ? Tu vas me laisser dans un pareil état ?
- C’est pour Lili. Je cours la chercher.
Fais-lui croire que tu bandes pour elle. Et demain, toi et moi … toute la nuit, tu m’entends ? »
Marie de Regnier photographiée par Pierre Louÿs en 1898
Second extrait
A la quinzième ligne, j’allais m’assoupir, quand un minuscule martel de métal piqueta la sonnette aiguë.
« Qui est là ? »
Une petite voix, distincte et faible à travers le bois de la porte, répondit :
« Une enfant de putain. »
Je n’avais pas envie de rire : mais cette façon de s’annoncer était une de ces courtes phrases inoubliables qui survivent d’elles-mêmes à la monotonie de l’existence … J’ouvris. Une drôle de petite fille entra, futée, fripouille, franche et fine, les bras ballants, le nez en l’air.
« C’est moi Lili, fit-elle. »
Marie de Regnier - 1898
Son Œuvre
Astarté, publié en 1891
Lêda, publié en 1894
Ariane, publié en 1894
La Maison sur le Nil, publié en 1894
Les Chansons de Bilitis, publié en 1894
Danaë, publié en 1895
Aphrodite, publié en 1896
La Femme et le Pantin, publié en 1898
Les Aventures du roi Pausole, publié en 1901
Pervigilium Mortis, non publié
Isthi, publié en 1917
Poëtique, publié en 1917
Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation, publié en 1926
Trois filles de leur mère, publié en 1926
Pybrac et Psyché, publié en 1927
Au temps des Juges, publié en 1933
L’Île aux dames, publié en 1943
Zohra Ben Brahim photographiée par Pierre Louÿs
« J’ai un goût
presque excessif pour les putes et les livres anciens et curieux ;
n’est-il pas singulier que la bibliophilie aille souvent de pair
avec l’amour de ces filles-là ?..
Affaire de « peau », peut-être ? »
Pierre Louÿs