Carnet de Voyage






Rencontre avec Frédéric Hankey



L’appartement de Monsieur Hankey est encombré de « tous les objets obscènes possibles et imaginables. C’est un homme d’environ trente ans, grand et mince. Il a le teint basané et une attitude languide, efféminée, d’une politesse exquise, remarquable par sa gentillesse insigne et la douceur de ses façons. Mais sa douceur se dissipe tout à coup lorsqu’il tend à ses visiteurs un ouvrage non relié, leur disant que la peau humaine, une peau de jeune fille, précise-t-il, qui le recouvrira n’est pas encore tannée, car l’opération, très longue, demande au moins six mois. « Ce n’est pas une peau de première qualité, ajoute Hankey, car elle n’a pas été prélevée sur une victime encore vivante ». Mais qu’à cela ne tienne, puisque qu’un de ses amis, Richard Burton, lui a promis de lui apporter du Royaume d’Abomey « une peau comme ça, prélevée pendant la vie », sur une des victimes mises à mort à l’occasion des sacrifices humains qu’on y pratique chaque année.

Edmond et Jules Goncourt - 1862



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Le narrateur rencontre souvent, chez les libraires de la rive gauche, un personnage étonnant … Un Misanthrope dont la rumeur disait qu'il organisait néanmoins, chez lui, des soupers dignes de la Régence. Le narrateur parvient à se faire inviter chez cet homme, répondant pour la circonstance, au nom d’emprunt de  Chevalier Kerhany (Frédéric Hankey). Ce dernier présente à celui que l'on peut appeler Octave Uzanne ses tableaux, ses dessins, plus érotiques les uns que les autres, des raretés pour les curieux. On en vient à la bibliothèque.

Le lendemain, à l'heure fixée, l'esprit plus calme et de sens plus rassis, je me trouvais chez le chevalier qui m'attendait dans sa Bibliothèque. Cette librairie était disposée dans un salon ovale; une fenêtre aux vitraux multicolores y distribuait le jour dans un prisme joyeux et le soleil tamisé par des losanges roses, jaunes ou bleus, semblait éclabousser les tapis d'orient de reflets contrariés. Les parois de la pièce étaient entièrement rayonnées de planchettes de bois de rose, recouvertes de cuir de Russie, et ornées sur les rebords de coquets lambrequins de moire vert myrte, dentelés et effrangés, dont l'élégance se joignait à l'avantage de préserver les livres de la poussière. Tout en haut, près de la corniche, sur le dernier rayon, dans un désordre charmant et fait pour le plaisir des yeux, des petites statuettes se montraient dans toute l'impudence de l'impudicité; c'étaient de sveltes Vénus n'ayant rien du rigide classique, des groupes de baigneuses affolées, des Saphos … avant l'amour de Phaon, des Narcisses pâles et blêmes, des Hercules puissants et aussi des suites de Phallus en bronze ayant l'esprit et le caractère singulier de ceux que l'on voit dans Le Musée Secret du Roi de Naples. Je me croyais chez un juge d'instruction après la saisie de figurines portant atteinte à la morale publique, tant était chaude et déréglée la composition de cette statuaire unique. La pièce n'avait pour tous meubles qu'un divan circulaire, large, profond, rebondi, habillé d'une épaisse étoffe des Indes ravissante de tons, sur laquelle étaient jetés des coussins nombreux et variés. Cà et là quelques X de Cèdre supportaient des cartons à estampes et une table liseuse, aux pieds torses, à sabots d'or, occupait le centre de la salle. Au plafond, d'une rosace ayant la bizarrerie obscène de certaines gargouilles moyen-âge, tombait un lustre de bronze d'une si effrayante lubricité qu'on l'eut dit ciselé par quelque Benvenuto Cellini atteint de satyriasis.

Cette Bibliothèque me parut renfermer près de deux mille volumes dont je m'approchais déjà curieusement afin d'en parcourir les titres lorsque le Chevalier de Kerhany m'arrêta :

«Mon jeune ami, me dit-il doucement, cette bibliothèque est un enfer bibliographique dont je suis le Pluton égoïste; ici, j'ai donné rendez-vous à tous les affamés du vice, à tous les grotesques de libertinage, à tous les condamnés de l'indignation bourgeoise, aux conceptions maladives et honteuses des cerveaux surmenés de plaisirs. Peu de visiteurs ont franchi cette enceinte; quelques jolies pécheresses seules y ont traîné l'élégance de leurs pantoufles; et si une sympathie particulière me permet aujourd'hui de faire en votre faveur ce que je n'ai fait jusqu'alors pour aucun autre Bibliophile, votre érudition sage vous placera, je l'espère, au-dessus de vos sens; cependant, je crois devoir vous prévenir : réfléchissez comme si vous alliez prendre de l'opium pour la première fois de votre vie. - Mon coupé est en bas, venez-vous faire un tour de lac ?

Faites dételer, lui répondis-je en riant, - je vais rendre visite à vos pestiférés.

- Dans ce cas, commencez par la droite, ajouta le Chevalier en m'indiquant les rayons les plus proches; ma Bibliothèque est graduée, - les incurables sont à gauche à l'extrémité du lieu où vous vous trouvez; - je vous laisse seul ici, dans une heure je reviens vous prendre.


Extrait de «Le cabinet d'un éroto-bibliomane» d’Octave Uzanne





Lun 5 jan 2009 Aucun commentaire